Pour une autre conversation sur le commerce de proximité et la mobilité
Attention : cet article n’est pas un réquisitoire contre les commerçants.
Répétons-le, parce que c’est important : les commerçants de l’Avenue Aristide Briand et du marché couvert ont des préoccupations légitimes. Ils ont investi. Ils ont des salariés. Ils ont des loyers à payer et des familles à nourrir. Leurs inquiétudes méritent d’être entendues, vraiment, sincèrement entendues.
Mais entre entendre leurs préoccupations et leur accorder unilatéralement ce qu’ils demandent, au mépris de tous les autres usagers et de toutes les données disponibles, il y a un gouffre. Et c’est précisément dans ce gouffre que s’est engouffrée la décision du maire.
Le mythe du client automobiliste
Il existe dans l’imaginaire collectif commerçant une figure tutélaire : le client qui arrive en voiture, gare son véhicule devant la boutique, achète beaucoup, repart chargé. Ce client existe. Mais est-il vraiment la norme ? Est-il vraiment celui dont dépend la survie du commerce de proximité en centre,ville ?
Les données issues des enquêtes de mobilité et des études de chalandise brossent un tableau plus nuancé, et souvent surprenant pour les commerçants eux,mêmes. À Strasbourg, une étude menée auprès des commerçants d’axes réaménagés a révélé que ces derniers surestimaient systématiquement la part de leurs clients venant en voiture.
Dans la réalité, la majorité des achats en commerces de proximité urbains sont effectués par des personnes venues à pied, à vélo ou en transports en commun, et ces personnes, si elles font des achats moins volumineux à chaque visite, viennent plus souvent et dépensent globalement davantage.
Le client cycliste n’est pas un client de second rang
C’est souvent un client fidèle, régulier, ancré dans son quartier. Et il ne peut acheter que ce qu’il peut transporter, ce qui signifie qu’il revient plus souvent.
Ce que l’aménagement cyclable apporte réellement aux commerces
Les études européennes sur ce sujet convergent vers plusieurs conclusions :
Les aménagements piétons et cyclables augmentent le flux de personnes sur les artères concernées, car ils rendent l’espace plus agréable et incitent à la flânerie et aux achats spontanés
Le stationnement automobile n’est pas le premier critère de choix d’un commerce de proximité, la qualité des produits, l’accueil et la proximité dominent largement
Les terrasses de café et les commerces alimentaires bénéficient particulièrement des espaces apaisés : les clients s’attardent, consomment davantage, reviennent.
L’attractivité globale du quartier augmente avec la qualité de l’espace public, attirant de nouveaux habitants et donc de nouveaux clients potentiels.
Bien sûr, la transition peut générer des difficultés à court terme, des habitudes à changer, une période d’adaptation. Ces difficultés sont réelles et méritent un accompagnement. Mais la solution à ces difficultés transitoires n’est pas de supprimer l’aménagement. C’est d’accompagner les commerçants dans la transition, de leur fournir des outils de communication, de faciliter les livraisons, d’adapter les horaires d’accès pour les véhicules de marchandises.
Mais deux élements importants sont à considérer dans le contexte de l’avenue Aristide Briand et de son marché, car ils sont vecteurs d’attractivité et de différenciation :
- L’offre de produits qui se doit d’être adaptée aux nouvelles habitudes de consommation : moins de viande, plus de légumes et de fruits, plus de produits Bio (pour ne parler que des produits alimentaires).
- La devanture et l’intérieur de certains points de vente sur Briand/Franklin ont besoin d’être refaits.
La vraie conversation que nous devrions avoir
Voici ce qu’une concertation sérieuse aurait pu permettre :
Aux commerçants : Quelles sont vos difficultés réelles et documentées depuis le réaménagement ? Quelles solutions concrètes, autres que le retour de la voiture, pourraient y répondre ? Avez-vous adapté votre offre afin d’attirer de nouveaux clients ?
Est-ce que tout pour attirer le chaland a été fait ?
Et puis qu’en est-il de votre offre de produits ? Celle-ci a-t-elle évoluée ?
Tenez-vous compte que le COVID est passé par là, que le budget alimentaire des clients s’est réduit et qu’en plus, qu’ils consomment différemment tout en cherchant des produits plus sains ?
Aux urbanistes : Quels ajustements mineurs de l’aménagement pourraient améliorer l’accessibilité sans compromettre la sécurité des cyclistes, ni la qualité de l’espace public ?
Aux transporteurs : Comment optimiser les créneaux et les modalités de livraison pour réduire les conflits d’usage ?
Aux habitants et usagers : Quels sont vos besoins, vos usages, vos propositions pour que l’avenue fonctionne bien pour tous ?
A la municipalité :
La sécurisation du site par des forces de Police a-t-elle été renforcée depuis février 2025 ?
Des travaux, visant à rendre le ressenti des températures de plus en plus élevées sur la plateforme devant le marché, ont-ils été entrepris ?
La propreté des lieux et des rues adjacentes est-elle rigoureuse après chaque jour de marché ?
Cette conversation n’a pas eu lieu. Elle aurait pu. Elle aurait dû. Il n’est pas trop tard pour l’organiser, à condition que la mairie accepte de suspendre sa décision le temps d’un dialogue réel.
Un message aux commerçants eux-mêmes
Si vous lisez cet article et que vous êtes commerçant sur l’avenue ou à proximité, sachez ceci : nous ne sommes pas vos ennemis. Nous voulons que vous prospériez, parce qu’un commerce de proximité vivant est le signe d’un quartier vivant, et un quartier vivant est ce que nous voulons tous.
Mais nous vous demandons d’entendre aussi nos arguments. De regarder les études. De considérer que la voiture n’est peut,être pas votre meilleure alliée sur le long terme. Et de rejoindre la table d’une vraie concertation, où vos besoins seraient entendus sans pour autant écraser ceux de tous les autres.
Il vous faut également anticiper les difficultés économiques envisageables en 2027, période où l’incertitude de deux elections nationales va peser de tout son poids sur ce contexte.
En conclusion, les commerçants et les cyclistes ne sont pas condamnés à s’opposer. Ils sont condamnés à cohabiter.
Autant que ce soit dans de bonnes conditions, pour tous.
Et pour réussir ensemble, la première étape est de signer la pétition













