Mes chers amis,
Je vous écris depuis le banc en face de vous, celui qui, lui aussi, a peut-être les jours comptés, pour vous prévenir. Parce que vous méritez de savoir. Parce que personne d’autre ne semble vouloir vous le dire.
Dans quelques jours, votre vie va changer.
Vous êtes jeunes, vous le savez. On vous a plantés il y a peu, avec soin, avec espoir, avec une naïveté touchante propre aux projets urbains ambitieux. On a préparé votre sol. On a pensé à votre alimentation en eau, cette eau de pluie que les surfaces perméables tout autour de vous devaient recueillir, filtrer, et vous acheminer discrètement, comme un service room discret d’un hôtel de luxe pour végétaux.
C’était le plan. Beau plan.
Voici le nouveau plan : des voitures vont passer sur vos surfaces nourricières.
Des voitures — de petits véhicules légers et des camionnettes de livraison — vont rouler sur ces revêtements qui constituaient votre système d’irrigation. Ces surfaces n’ont pas été conçues pour supporter ce poids. Elles vont se comprimer, se fissurer, peut-être s’effondrer par endroits. Et l’eau, quand il pleuvra, si tant est qu’il pleuve encore dans ce monde qui se réchauffe, ne s’infiltrera plus correctement.
Mais ce n’est pas le pire.
Le pire, c’est ce que ces voitures vont laisser derrière elles. De l’huile, d’abord, ces petites gouttes noires que tout moteur qui se respecte abandonne sur le bitume comme une signature. Du carburant, parfois. Et puis les microparticules de caoutchouc que les pneus abandonnent à chaque freinage, à chaque virage. Ces particules vont se mêler à l’eau de pluie, s’infiltrer dans le sol, et remonter jusqu’à vous.
On avait prévu de vous arroser à l’eau de pluie. On va vous arroser à la soupe de fond de garage.
Je vous présente mes excuses. Pas en mon nom, je précise, je n’ai pris aucune décision. Je vous présente les excuses que d’autres devraient avoir la décence de formuler mais ne formuleront probablement pas, occupés qu’ils sont à satisfaire des demandes dont personne n’a vérifié la légitimité démocratique.
J’aurais voulu vous dire que quelqu’un interviendra à temps. Que le bon sens l’emportera. Que la pression citoyenne, les articles de blog, les questions lors du conseil municipal finiront par peser dans la balance.
Peut-être. On y travaille.
En attendant, poussez bien vos racines. Cherchez l’eau là où vous pouvez. Résistez.
Et si un jour une voiture vous frôle un peu trop, n’hésitez pas à laisser tomber une branche. Pas trop grosse. Juste pour signaler votre présence.
Avec toute ma solidarité végétale,
Un citoyen qui préférait vous voir pousser tranquillement













